CHAPITRE TRENTE
Une fois dehors, j’appelai Darius. Même si mon école n’était pas très loin, je n’avais pas envie d’y aller à pied : la nuit, autrefois amie, était devenue une ennemie effrayante et imprévisible.
En l’attendant, je composai le numéro de Lucie. Elle ne répondit pas. Mon appel fut transféré directement sur sa messagerie vocale. Quel genre de message j’aurais pu laisser ? « Salut, Lucie, je voulais qu’on discute d’une prophétie effrayante et d’un démon légendaire avant que tu ne déboules en plein milieu de ce bazar. Tant pis, on se parlera plus tard » ? Quelque chose me disait que ce ne serait pas très intelligent. J’aurais dû l’appeler plus tôt, mais l’accident de Grand-mère m’avait accaparée, ce qui était précisément le but des Corbeaux Moqueurs.
La voiture noire de Darius se gara devant les urgences, et il en descendit pour m’ouvrir la portière.
— Comment va ta grand-mère ?
— Il n’y a pas de changement, ce qui est une bonne chose, d’après le médecin. Sœur Marie Angela la veille ce soir pour que je puisse diriger le rituel de purification.
Darius hocha la tête et fit demi-tour.
— Sœur Marie Angela est une prêtresse puissante. Elle aurait fait un excellent vampire.
— Elle sera contente d’apprendre ça, dis-je, amusée. S’est-il passé des choses à l’école que je devrais savoir ?
— On a envisagé de repousser le rituel à cause de ce qui est arrivé à ta grand-mère.
— Oh non ! Il ne faut pas faire ça ! m’écriai-je aussitôt. C’est trop important.
Il me jeta un regard bizarre dans le rétroviseur.
— C’est ce qu’a dit Neferet. Elle a convaincu Shekinah de ne pas modifier le planning.
— Vraiment ?
Pourquoi Neferet tenait-elle tellement à ce que je dirige ce rituel ? Peut-être avait-elle deviné qu’Aphrodite avait perdu son affinité avec la terre et espérait-elle nous humilier toutes les deux. Eh bien, elle allait avoir une surprise de taille !
— Ça va être juste ! ajouta Darius en jetant un coup d’œil sur l’horloge du tableau de bord. Tu as à peine le temps de te changer et de filer au mur est.
— Pas de problème. Je suis douée pour affronter les situations d’urgence, mentis-je.
— Je crois qu’Aphrodite et les autres ont tout préparé pour toi.
Il se gara et descendit pour me laisser sortir.
— Merci, mon ami, dis-je. On se retrouve pour le rituel.
— Je ne manquerais ça pour rien au monde.
— Oh, Zoey ! Comment va ta grand-mère ? Cette nouvelle m’a bouleversé !
Jack avait déboulé dans ma chambre telle une tornade, manquant m étouffer dans ses bras. Duchesse, qui le suivait de près en remuant la queue, me salua d’un petit aboiement.
— Oui, on s’est fait beaucoup de souci pour elle, enchaîna Damien en entrant et en m’étreignant à son tour. J’ai allumé une bougie à la lavande à son intention, et je l’ai laissée brûler toute la journée.
— Merci, Grand-mère apprécierait beaucoup !
— Alors, quelles sont les nouvelles ? Est-ce qu’elle va se remettre ? demanda Erin.
— Aphrodite n’a rien voulu nous dire, se plaignit Shaunee.
— C’est faux ! protesta Aphrodite. Je vous ai dit que nous n’aurions aucune certitude avant un jour ou deux.
— Je n’en sais toujours pas plus, confirmai-je. Mais, au moins, son état n’empire pas.
— C’est vraiment un Corbeau Moqueur qui a causé son accident ? demanda Jack.
— Sans aucun doute. Il y en avait un derrière sa fenêtre, quand je suis arrivée.
— Et tu l’as laissée toute seule là-bas ?
— Elle n’est pas seule. Vous vous souvenez de la nonne dont Aphrodite et moi vous avons parlé, celle qui dirige Chats de gouttière ? Elle est avec Grand-mère, et elle fera en sorte que rien ne lui arrive.
— Les nonnes me filent les jetons, déclara Erin.
— Sœur Marie Angela saura se débrouiller, affirma Aphrodite.
— Et s’occuper des Corbeaux Moqueurs, s’ils essaient de s’en prendre à Grand-mère, ajoutai-je.
— Elle est au courant, pour les Corbeaux Moqueurs ? s étonna Damien.
— Elle est au courant de tout : la prophétie et le reste. Je devais le lui expliquer pour qu’elle comprenne pourquoi il était si important qu’elle veille sur Grand-mère. Et puis, je lui fais confiance. Je sens une grande force positive qui émane d’elle. En fait, elle me rappelle Grand-mère.
— En plus, elle ne nous voit pas comme des pécheurs qui iront droit en enfer, compléta Aphrodite.
— C’est intéressant, commenta Damien. J’aimerais la rencontrer, dès que la folie Kalona sera terminée.
— En parlant de folie, vous avez pensé à la caméra de surveillance ? demandai-je.
Jack hocha la tête et tapota son cartable.
— Oui. Tout est toujours d’un calme, eh bien... mortel.
— Bon, on peut parler du déroulement du rituel et y aller ? demanda Aphrodite. Ce n’est pas le moment d’être en retard !
— Tu as raison, dépêchons-nous. Vous êtes tous très beaux, les félicitai-je. On forme un joli groupe.
Nous étions habillés de noir, mais chaque tenue était différente. La robe d’Aphrodite, très courte, était en velours, avec un décolleté en forme de larme. Avec ses bottes à talons, elle était à tomber. Sans doute suivait-elle sa devise : « Quoi qu’il arrive, si tu es belle, tout ira mieux. » Damien et Jack portaient des costumes très classe, et ils avaient vraiment fière allure. Les Jumelles avaient choisi des jupes courtes et des tuniques en soie. Moi, j’avais mis une robe avec de petites perles en verre rouge cousues autour du décolleté et au bout des longues manches ajustées. Elle m’allait à merveille ; de plus, lorsque je lèverais les bras pour invoquer les éléments, le clair de lune luirait comme du sang sur les perles. En d’autres termes, j’aurais l’air hyper cool.
Bien sûr, nous arborions tous notre pendentif à trois lunes de Fils et de Filles de la Nuit. Le mien avait des pierres rouges qui scintillaient comme les perles de ma robe.
J’étais pleine de fierté et de confiance. Grand-mère se trouvait entre d’excellentes mains ; mes amis étaient à mes côtés, et cette fois il n’y avait aucun secret entre nous. Le rituel se passerait bien, Lucie et les novices rouges se monteraient à tout le monde, si bien que Neferet ne pourrait plus faire semblant d’ignorer leur existence, qu’elle admette ou non son implication là-dedans. Erik avait plus ou moins recommencé à m’adresser la parole. Et, en parlant de garçons, j’espérais que Stark allait revenir à la vie. Son retour d’entre les morts se ferait sous les yeux de la puissante Shekinah. Quant à la possibilité que je m’intéresse de nouveau à deux garçons en même temps, j’avais décidé de m’en préoccuper plus tard.
Bref, je me sentais prête à m’attaquer à tous les démons qui s’en prendraient à nous.
— Bon, le rituel va se dérouler à peu près comme d’habitude, annonçai-je. J’entrerai sur la musique que passera Jack.
Celui-ci hocha la tête avec enthousiasme.
— J’ai préparé les meilleurs morceaux de Mémoires d’une geisha, et des extraits d’un autre texte. Mais c’est une surprise.
Je fronçai les sourcils : comme si j’avais besoin d’une surprise ce soir !
— Ne t’inquiète pas, dit Damien, ça va te plaire. Je soupirai. De toute façon, il était trop tard pour apporter des changements.
— Ensuite, je formerai le cercle et prononcerai les invocations élémentaires, poursuivis-je. Aphrodite, tu te mettras devant l’immense chêne, près du mur.
— On a déjà fait le nécessaire, m’informa Erin.
— On a installé les bougies et la table de rituel, expliqua Shaunee. On a mis la bougie de la terre à côté de l’arbre.
— Vous n’avez pas aperçu Lucie aujourd’hui, par hasard ?
— Non, répondirent-ils en chœur.
Je sentis une pointe d’angoisse dans ma poitrine. Elle avait intérêt à se montrer !
— Ne t’en fais pas, elle sera là, m’assura Damien. Aphrodite et moi échangeâmes un coup d’œil.
— Je l’espère, soupirai-je. Sinon, je ne sais pas comment on va faire quand la bougie de la terre volera de ses mains.
— Aphrodite pourrait laisser la bougie au pied de ‘arbre et improviser une danse de la terre, suggéra Jack.
Aphrodite roula des yeux, s’apprêtant à riposter, mais je la devançai :
— Disons que ce sera le plan B, au cas où. Quand Lucie apparaîtra et que tous les éléments auront été invoqués, j’annoncerai l’arrivée des novices rouges, dont la présence servira à purifier l’école de ses secrets.
— Excellente idée, fit Damien.
— Merci. Comme il y aura sans doute beaucoup d’explications à donner après le rituel, je compte l’abréger.
— Et, ensuite, on regardera Neferet faire face aux conséquences de ses actes, dit Aphrodite.
— Si elle est bien la reine des Tsi Sgili, elle sera trop occupée à essayer de se tirer de ses ennuis avec Shekinah pour accomplir la prophétie de Kalona, conclus-je.
« Et, si le pire se produit, si la reine Tsi Sgili est Lucie ou l’un de ses novices, je laisserai Shekinah et Nyx prendre les choses en main », finis-je en pensée.
— Damien, repris-je, ouvre l’œil ! Si tu penses voir ou entendre un Corbeau Moqueur, chasse-le avec le vent.
— Tu peux compter sur moi, répondit-il.
— Bon, on est prêts ? leur demandai-je.
— Oui !
Alors, nous quittâmes le dortoir et, confiants, nous fonçâmes vers nos derniers moments d’innocence.